Association universitaire d'études drômoises
L'AUED est une association reconnue d'utilité publique qui édite Études drômoises, la revue du patrimoine de la Drôme

Saoûvenirs

par AUED

par Jean Tesseyre

Études drômoises n° 58 (juin 2014)
pp. 4 à 11

Résumé d’après l’article

Je découvris Saoû en 1934, mon père venait d’y être nommé instituteur, ce devait être la fin septembre puisqu’à cette époque, on rentrait en classe immuablement le premier octobre. J’avais cinq ans et rien à faire. Je redescendis dans la cour, qui, déserte, paraissait bien grande. Le jardin occupait toute la longueur du bâtiment et montait en pente douce jusqu’au canal qui, je l’appris plus tard, alimentait un moulin situé en aval près de l’église. Une vannelle permettait de prélever un peu d’eau pour arroser le jardin grâce à un réseau de rigoles. Au-delà du canal s’étendait la campagne sans aucune construction.

Le soir tombait, je remontai au logis en attendant le repas et mon père fit la lumière : le village avait l’électricité ! Le lendemain matin me fit porteur d’eau : le village n’avait pas l’eau courante. « Va me chercher de l’eau, dit ma mère en me tendant un arrosoir. » Elle me le redit souvent par la suite. Pour elle, j’aimais bien quérir l’eau à la pompe située de l’autre côté de la route du Pertuis qui mène à la forêt. Cela me donnait de l’importance. L’arrosoir était adapté à ma taille, ce n’était pas une vraie corvée d’eau. Sur le muret qui domine la Vèbre, je trouvais une timbale pleine d’eau. Je la versais dans le corps de pompe pour humidifier l’embout de cuir du piston. J’attrapais le levier et… un, deux, un, deux, haut, bas, haut, bas, je pompais, je pompais.

Mon père avait fixé au-dessus de l’évier un réservoir d’une trentaine de litres d’où descendait un tuyau fermé par un robinet, ce qui donnait l’impression d’avoir l’eau courante.

Je me souviens très bien de la boutique où l’on achetait la morue du vendredi parce qu’on y vendait aussi des bonbons. Pour cinq sous, une pièce de nickel assez grande, percée d’un trou et frappée d’un 25c, on avait une rondelle de réglisse noir enroulé en spirale autour d’une petite bille de sucre rose ou bleu, un sucre dur qui craquait sous la dent ou qui fondait délicieusement sur la langue les jours où l’on était patient.

Vint la rentrée. Je me fis très rapidement beaucoup de copains. Bien que je fusse le fils de l’instit, ils comprirent très vite que j’étais aussi doué qu’eux pour les bêtises et que je n’étais pas une balance.

Stoïque, je recueillais la punition de l’école doublée par mon père le soir.

Ainsi passaient les jours. J’allais sur mes huit ans. La lecture et le calcul ne m’opposaient aucun obstacle majeur, sauf ce Franco qui surgissait dans les énoncés et dont la radio parlait à propos de l’Espagne.

Un beau jour, le village se couvrit d’affiches annonçant des travaux d’adduction d’eau et de tout à l’égout. On se mit à creuser sous le préau pour installer une fosse septique et des tranchées dans toutes les rues et les places du village. Ce fut un régal pour les garnements de notre âge. Un jour, toute la population se réunit sur le pont de l’Oume.
Un tuyau de fonte avançait sa gueule noire au-dessus de la Vèbre. La veille commença. Un ronflement sortait de la bouche. D’abord ténu, il enfla crescendo, jusqu’à devenir assourdissant. Le soir, l’eau jaillit. Finie la fièvre de l’eau, l’ennui me gagna.

En juillet 1937, mon père obtint un poste de directeur à Pierrelatte et nous partîmes la mort dans l’âme, mais en sauvant nos vies sans le savoir. Plus tard, à Valence, nous avons appris le martyre de Saoû par la bouche d’un de ces étranges personnages qui passaient furtivement dans la maison sous l’Occupation. Nul doute qu’avec ma connaissance de la forêt si j’avais été là, je ne serais plus là.

L’école de Saoù en 1935. (Jean Teyssere est au 2e rang le troisième en partant de la droite)
L’horloge sonnait les onze coups de midi, une anomalie dans l’engrenage la faisait dérailler.

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